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L’affaire SREL: le scandale à l’origine des élections anticipées

D'Lëtzebuerger Land Le premier ministre luxembourgeois et ancien chef de l’Eurogroupe Jean-Claude Juncker a été contraint à de nouvelles élections, mercredi 10 juillet, lâché par une partie de sa coalition. À l’origine de ce désaveu parlementaire, sa mauvaise gestion du service de renseignement luxembourgeois. Des écoutes clandestines au trafic de voitures, en passant par des relents de guerre froide, les grandes lignes d’une affaire d’État. Une compte-rendu de l’affaire par Lorraine Kihl pour Mediapart.

L’ironie de l’affaire veut que le premier ministre ait été la première victime connue de pratiques dont il a été jugé responsable. En novembre 2012, le magazine indépendant D’Lëtzebuerger Land publie des extraits d’une longue conversation confidentielle entre Jean-Claude Juncker et Marco Mille, le chef du service de renseignement de l’État du Luxembourg (SREL). Une commission d’enquête parlementaire est mise sur pied quelques semaines plus tard et passe au crible le service. De révélations en témoignages chocs, pendant des mois, les Luxembourgeois découvrent au rythme d’un feuilleton de polar, les pratiques douteuses du SREL.

Daté de 2007, l’enregistrement évoqué par D’Lëtzebuerger Land et qui sera diffusé intégralement sur deux radios luxembourgeoises a été réalisé par Marco Mille lui-même, grâce à un micro dissimulé dans sa montre. Le premier ministre aurait eu vent de l’affaire dès 2009. Elle n’est alors pas médiatisée mais précipite le départ du chef du renseignement pour le privé.

Pourquoi enregistrer cette conversation ? Sur la bande, Marco Mille, qui a dirigé le SLER de 2003 à 2009, cherche visiblement à reconstituer une conversation entre le premier ministre et le grand-duc Henri, qui a eu lieu un ou deux ans auparavant. Enregistrée clandestinement puis cryptée sur CD, elle comporterait des révélations « brisantes » pour la société luxembourgeoise, notamment des informations sur l’implication du frère du grand-duc dans une affaire d’attentats à la bombe et des « dossiers » exposant des membres du gouvernement.

Comme dans tout bon polar, l’affaire met en scène quelques personnages troubles et extravagants, qui apparaissent dans plusieurs ramifications du dossier tantôt victimes, exécutants, sources ou témoins. C’est notamment le cas de M., l’ingénieur ayant crypté le CD et seul témoin de la conversation supposée entre Jean-Claude Juncker et le grand-duc Henri et pris, d’après le D’Lëtzebuerger Land, dans une affaire trouble de passeport thaïlandais ; d’un ancien homme fort du gouvernement ; ou de D., le détective privé, embauché par le SREL pour ses enquêtes clandestines puis balancé par une source anonyme.

Le scandale s’ouvre à l’aube d’un des plus importants procès de l’histoire du Luxembourg: l’affaire du Bommeleeër («poseur de bombe» en luxembourgeois). Deux anciens gendarmes sont poursuivis pour une série d’attentats à la bombe qui a traumatisé le paisible Grand-Duché entre 1984 et 1986. Aéroport, gendarmerie, piscine et même le Palais de justice de Luxembourg ont alors été visés au cours d’une vingtaine d’explosions. Pendant des années, les enquêteurs peinent à découvrir l’identité du «Bommeleeër», laissant libre champ à toutes les théories. Le procès-fleuve qui s’est ouvert en février a vu, entre autres, passer à la barre Jean-Claude Juncker, son prédécesseur, Jacques Santer, ainsi que le prince Jean de Nassau, frère du chef de l’État.

La piste la plus sérieuse était celle d’un complot ourdi par quatre gendarmes (deux sont décédés depuis), avec la probable complicité de leur hiérarchie, pour révéler les failles sécuritaires du pays et obtenir davantage de moyens humains et matériels pour assurer leur mission. Mais les révélations sur les écoutes du SREL et les propos d’un ancien agent ont relancé d’un coup la piste de la CIA et du MI6 – thèse soutenue par les avocats des gendarmes – dont le cerveau ne serait pas moins que le frère du grand-duc, le prince Jean! Pendant la guerre froide, des cellules d’agents dormants, appelées «Stay Behind» et pilotées par l’Otan, ont opéré un peu partout en Europe de l’Ouest. Supposées être activées en cas de menace communiste, certaines ont outrepassé leur rôle. Un scénario à la «Gladio», d’agents commettant les attentats pour créer la psychose face au danger rouge et impliquant les plus hautes sphères de l’État, a pris racine. Il est d’ailleurs apparu au cours des audiences que l’alibi fourni par le prince Jean à l’époque n’avait jamais été vérifié.

Dans l’entretien publié par le D’Letzebuerger Land, Marco Mille affirme au premier ministre: « Nous disposons de rapports crédibles qui nous disent que la Cour, que le grand-duc lui-même, ont des contacts permanents avec les services de renseignement britanniques. » La famille grand-ducale a depuis démenti.

Le rôle du SREL dans l’affaire du Bommeleeër avait déjà par le passé prêté à questionnement. Le ministère public s’était notamment plaint du manque de coopération, voire des tentatives de blocage systématique dans l’enquête visant un des principaux suspects: le commandant de la brigade de gendarmes mobiles à laquelle appartenaient les deux hommes poursuivis. Son profil pourrait d’ailleurs faire le lien entre les deux scenarii de l’affaire, comme l’a développé Patrick Pesnot sur France Inter, en se fondant sur l’ouvrage de l’historien suisse Daniel Ganser, Les Armées secrètes de l’Otan (Editions Demi-Lune).

Détournement des renseignements à des fins commerciales, espionnage économique, fichage, en s’intéressant au SREL, la commission d’enquête ouvre la boîte de Pandore. Les ramifications de l’affaire des écoutes se multiplient, donnant lieu à l’ouverture de plusieurs enquêtes judiciaires.

Des agents ont notamment profité des facilités du SREL en matière d’achat de voitures (son parc automobile doit être fréquemment renouvelé pour éviter que les voitures, utilisées pour des filatures, ne soient repérées) pour mettre en place un trafic de BMW. Les voitures, achetées au rabais, étaient revendues avec plus-value à de hauts fonctionnaires.

Le SREL aurait également fait dans le dégommage politique. Les parlementaires ont ainsi pris connaissance de « l’opération Katana », une enquête illégale visant à impliquer le procureur en charge de l’affaire du Bommeleeër, Robert Biever, dans une affaire de pédophilie.

Et Jean-Claude Juncker dans tout cela ? La commission d’enquête reproche au leader du parti populaire chrétien social (CSV) de n’avoir pas stoppé les agissements des services de renseignement, alors même qu’il aurait dès 2006 eu vent d’une partie de ses dysfonctionnements. Trop impliqué dans les affaires européennes, il aurait laissé le SREL en complète autonomie alors qu’il en était le ministre responsable. Lors de sa présentation devant la Chambre des députés, le rapporteur de la commission, François Bausch, a indiqué qu’une demi-douzaine d’enquêtes étaient actuellement menées ou en cours de préparation. Mais «certains faits risquent de tomber sous le coup de la prescription». Une situation qui aurait pu être évitée sans «l’absence de contrôle» de Jean-Claude Juncker.

Lâché par les socialistes, membres de sa coalition, Jean-Claude Juncker n’a pourtant pas déposé les armes lors d’une allocution de deux heures après la présentation de l’enquête parlementaire. Contraint à lde nouvelles élections mercredi 10 juillet, le jusqu’ici inamovible premier ministre luxembourgeois sera candidat (CSV) à sa propre succession.

(Source: mediapart.fr)

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