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Interview

Frank Schneider: le SREL fonctionnait «de manière très flexible»

Frank SchneiderLe scandale des actions illégales menées par les services secrets grand-ducaux a provoqué la chute de la coalition dirigée par Jean-Claude Juncker. Mis en cause par la commission d’enquête parlementaire, Frank Schneider, l’ancien chef des opérations des services de renseignement luxembourgeois, se défend et livre sa version des faits à La Libre Belgique dans une interview publiée jeudi. Sébastien Lambotte a posé les questions.

L’affaire des services de renseignement luxembourgeois, qui a fait vaciller la coalition gouvernementale, n’a pas livré tous ses secrets. II n’est pas simple de démêler les fils de cette obscure histoire luxo-luxembourgeoise d’espionnage tant les dossiers sont nombreux, sensibles, parfois dérangeants.

Une commission d’enquête parlementaire a constaté un certain nombre de dysfonctionnements au cœur du Service de renseignement de l’Etat luxembourgeois (SREL) et épinglé la responsabilité politique de Jean-Claude Juncker, Premier ministre (depuis dix-huit ans) qui en assure la tutelle. Ne reconnaissant pas sa responsabilité, ce dernier a refusé de démissionner. Mais il a toutefois bien dû constater que son partenaire de coalition, le parti socialiste (LSAP), ne l’a pas soutenu au cœur de la tourmente, provoquant une fracture au sein de la majorité qui conduit désormais le pays vers des élections anticipées, le 20 octobre prochain. Elections pour lesquelles le Premier ministre socio-chrétien est à nouveau candidat et part avec de grandes chances d’être réélu.

Reste que l’affaire du SREL pourrait encore connaître des rebondissements. Mis en cause au cœur du rapport de la commission d’enquête parlementaire, Frank Schneider, ancien chef des opérations du service de renseignement, entend bien partager sa version des faits. Il a écrit en ce sens au président de la Chambre des députés. II a aussi porté plainte contre les auteurs du rapport et contre deux hauts fonctionnaires de l’Etat dont les témoignages l’ont sensiblement desservi.

Dans un entretien accordé à La Libre, il revient sur l’affaire et développe sa ligne de défense. Cet homme, aujourd’hui à la tête de la société Sandstone, fondée en 2008 et active dans le renseignement économique, se voit reprocher d’avoir profité à des fins privées de sa position au SREL, de contacts et d’informations sensibles en sa possession, mais aussi d’avoir orchestré des écoutes illégales ou encore d’avoir voulu faire chanter le gouvernement. Il nie tout point par point

Selon lui, on a instrumentalisé sa personne et le SREL dans son ensemble afin d’atteindre des objectifs purement politiques, dans le but de faire tomber le gouvernement « On a certainement choisi ma personne parmi d’autres pour la mettre au centre de ce soi-disant scandale », explique-t-il. « Le rapport de la commission, à travers ses nombreuses pages, essaie de décrire ce scandale. Mais il s’appuie essentiellement sur des rumeurs et peu sur des preuves. On a présenté le SREL comme un service qui était à côté des rails, qui faisait ce qu’il voulait etc. En dehors du cas de l’enregistrement par Marco Mille (directeur du SREL de l’époque, NdIR) d’une conversation avec le Premier ministre à l’insu de celui-ci – un fait très, très grave – il y a peu d’éléments solides. »

Selon Frank Schneider, le gouvernement, comme les parlementaires chargés de surveiller le SREL, étaient au courant de toutes les affaires sur lesquelles le SREL enquêtait, mais ne parvenaient pas à faire face à des situations problématiques et gênantes… quand ils ne les ignoraient tout simplement pas.

Comment réagissez-vous à ces accusations que la commission parlementaire porte contre vous?

D’abord, je trouve ce rapport très faible. Ses auteurs se basent sur des ouï-dire et notamment sur une note très personnelle écrite par Jean-Claude Knebeler, à l’époque attaché au ministère de l’Economie, directeur du département du Commerce (et actuellement consul à New York, NdlR). Sa note, qui date de 2008, était très négative envers mon projet d’entreprise, Sandstone. Ensuite, on trouve dans ce rapport des accusations relevant du pénal et très graves à mon encontre, sans que l’on évoque des faits, sans preuve. J’estime, pour ma défense, devoir avoir la chance de répondre de cela devant un tribunal et non d’être victime d’accusations faites afin d’atteindre des objectifs politiques.

On vous reproche d’avoir utilisé votre position au SREL pour créer votre société active dans le renseignement économique… 

Ma société a été créée, à l’époque, en toute transparence. J’ai envisagé ma reconversion dans le privé constatant que je n’avais plus de perspective d’évolution de carrière au sein du SREL. L’Etat était au courant de mes projets. J’ai eu le soutien de mon ancien directeur, Marco Mille. J’ai reçu celui du ministre de l’Economie de l’époque et de la Société nationale de crédit et d’investissement. C’est surtout ce point qui est totalement en conflit avec la note de Jean-Claude Knebeler qui, au départ, soutenait lui aussi le projet avant un revirement soudain. Mon projet n’a pas bénéficié d’un support particulier.

Pourquoi a-t-il suscité la méfiance de M. Knebeler, contre qui vous avez d’ailleurs déposé plainte? 

Je suis maintenant convaincu que M. Knebeler a eu beaucoup plus de raisons d’avoir peur que je ne l’avais pensé. J’ai partagé certaines informations très sensibles avec lui. Mais j’ignorais à quel point il y était personnellement sensible.

Parlez-vous d’informations relatives à Cargolux (la compagnie de frêt aérien luxembourgeoise, NdlR)? 

Oui. Dans sa note, dont je n’ai pris connaissance qu’avec ce rapport, Jean-Claude Knebeler écrit que, dans une situation de désespérance, je pourrais utiliser des informations contre, je suppose, sa personne ou encore son ministre.

Qu’est-ce que cela veut dire? 

Tout simplement que ces informations avaient une certaine valeur et qu’elles ont suscité une forme de panique. Le revirement de M. Knebeler a eu lieu après la présentation d’une analyse du SREL relative à Cargolux, qui soulève un certain nombre de questions relatives à la compagnie et notamment à des opérations potentiellement problématiques à partir de vols en Iran, des risques de prolifération mais aussi un énorme trafic de cigarettes… Jeannot Krecké, qui était alors ministre de l’Economie, a dit d’ailleurs que tout n’était pas faux dans cette analyse. Reste que la réaction violente qui a fait suite à la révélation de ces informations est très suspicieuse.

Dans la perception globale extérieure, on a l’impression d’un SREL qui fonctionnait en roue libre. Vous en étiez le chef des opérations… Cette impression se justifie-t-elle? 

Quand nous sommes arrivés à la tête du service, Marco Mille et moi, il y avait un grand vide. La raison d’être du service avait disparu avec la fin de la guerre froide. On s’est alors dit qu’on allait créer, avec le support de l’Etat, un service de renseignement comme il en existait dans d’autres pays. Nous avons créé un petit service de renseignement qui fonctionnait, vu sa taille, de manière très flexible. Mais, s’il était flexible dans son approche, ce n’est par pour cela qu’il fonctionnait en dehors de la loi, comme cela a été décrit dans les médias ou encore dans ce rapport.

Pas d’écoutes illégales, pas de documents détruits intentionnellement, comme on vous le reproche?

Je n’ai certainement rien détruit qui n’aurait pas pu l’être. Il n’y a, à mon avis, pas d’interceptions de communications illégales. Pour la simple raison qu’il n’y avait pas besoin de recourir à des écoutes illégales, dans la mesure où je n’ai jamais eu la moindre opposition à une demande légale d’interception de communication.

Il y en avait beaucoup? 

Pour la petite taille du service, oui, il y en avait beaucoup. La défense de Jean-Claude Juncker, face à la commission, a été de dire qu’il n’était pas au courant de tout.

Lui a-t-on caché des choses ?

Le contact entre le SREL et Jean-Claude Juncker se faisait à travers Marco Mille. Et Jean-Claude Juncker prenait le temps de le recevoir très régulièrement. J’étais très rarement présent à ces réunions. Mais mon opinion est qu’il était certainement bien renseigné par le SREL. La commission parlementaire chargée de la surveillance du SREL était aussi au courant de nos analyses. Elle a par exemple été mise très tôt au courant de l’affaire de l’enregistrement du Premier ministre. Mais ils ont choisi, pour des raisons d’élections, d’ignorer ce fait, de ne pas faire un transfert au parquet. Cette commission a échoué. Maintenant, ils veulent se déresponsabiliser par rapport à cette situation.

Dans une lettre envoyée au président de la Chambre des députés, juste avant le dernier débat à la Chambre, vous évoquez des „fausses accusations“, vous avez aussi évoqué une „vengeance instrumentalisée“… 

Je ne le dis pas aussi directement, mais c’est une conclusion à laquelle on pourrait arriver.

Vous avez précisé avoir des révélations à faire au parquet luxembourgeois. De quel ordre? 

Dans la plainte pénale déposée par mon avocat, il est écrit que, dans le cadre d’une instruction pénale, j’étais prêt à fournir des informations, qui doivent être confirmées, mais qui constituent des indications pouvant mener à de potentiels mais graves faits d’espionnage et de corruption.

Certains auraient encore des choses à cacher? 

Dans le cadre d’une instruction, face à un juge d’instruction qui me demande des informations, je peux répondre. Mais j’ai certainement encore des cartes à jouer pour ma défense.

Qui est concerné par ces révélations? 

Les personnes visées dans la plainte (deux hauts fonctionnaires de l’Etat et les deux députés définis comme auteurs du rapport, NdlR), au moins une d’elles. Cette affaire a déstabilisé le gouvernement, mais a aussi des conséquences sur le SREL .

Cela représente-t-il des menaces pour le Grand-Duché? 

Je crois que c’est une situation très grave. Et, en tant que pays limitrophe, la Belgique devrait se sentir concernée aussi. Cela va prendre des années et des années afin de recréer de la confiance opérationnelle pour traiter des sources, recevoir des informations, pour que des personnes prennent à nouveau le risque de fournir des informations au profit de l’Etat, de tout le monde.

(Source: La Libre Belgique, 01/08/2013)

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